Qui est Sadiq Khan, le premier maire musulman de Londres ?

Maajid Nawaz trace un portrait sans concession du nouveau maire de Londres, Sadiq Khan, fils d'un immigré pakistanais conducteur de bus.

Nawaz est un ancien islamiste, ayant activement milité au sein du groupe théocratique Hizb ut-Tahrir. Aujourd'hui, il milite contre l'islamisme et le jihadisme. Il connaît Khan depuis plusieurs années ainsi que les groupes islamistes qu'il a fréquentés et courtisés. Il estime que Khan n'est pas un islamiste, mais qu'il devra faire ses preuves et être jugé à ses actes.

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(Daily Beast) Oui, Sadiq Khan a courtisé les musulmans extrémistes dans le passé, mais il mérite quand même nos félicitations, tout comme les électeurs.

LONDRES - C'est un jalon historique. Londres a élu son premier maire musulman, un compatriote Pakistano-Britannique. […]

Cette victoire témoigne des possibilités d'intégration. Elle offre de l'espoir aux familles des nouveaux immigrants dans notre pays. Et en tant que symbole de mobilité sociale, elle sera une source d'inspiration pour les gens aux origines modestes. […]

J'ai connu Sadiq Khan en 2002, quand il a été mon avocat lors de ma détention comme prisonnier politique islamiste en Égypte, avant qu'il ne devienne député. Je lui serai éternellement reconnaissant de m'avoir rendu visite à la prison Mazra Tora alors que le monde m'avait abandonné. [...]

Sadiq Khan n'est pas un musulman extrémiste. Et ce n'est pas seulement le bilan de ses votes en faveur des droits des homosexuels qui le démontre. L'ayant connu à l'époque où j'étais un extrémiste aux vues théocratiques, je sais qu'il ne souscrivait pas à ces vues. [...]

Durant les beaux jours islamistes des années 1990 à Londres, le beau-frère de Khan, Makbool Javaid, était affilié et répertorié comme porte-parole du groupe terroriste al-Muhajiroun aujourd'hui interdit, fondé par le prédicateur de haine Omar Bakri Muhamad et alors dirigé par l'infâme fanatique Anjem Choudary. J'ai aussi connu Makbool à l'époque. Ses frères faisaient partie de mes collègues affiliés à mon ancienne organisation extrémiste, le Hizb  ut-Tahrir.

Grâce à ces relations, Khan était lui-même dans les bonnes grâces de la scène islamiste londonienne. En 2003, il a donné une conférence aux côtés de Sajeel Abu Ibrahim, membre de ce même groupe interdit al-Muhajiroun.

Sajeel dirigeait un camp d'entraînement au Pakistan, où a été formé le terroriste du 7/7 Mohammad Sidique Khan. Un dénommé Yasser al-Sikri était aussi l'un des orateurs à cet événement ; il avait été condamné en Égypte relativement à une tentative d'assassinat politique au cours de laquelle une jeune fille a été tuée.

En 2004, Khan a témoigné à la Chambre des communes en sa qualité de président du comité des affaires juridiques du Muslim Council of Britain (MCB). Ce même MCB avait choisi de fermer les yeux sur l'assassinat récent d'un Ahmadi à Glasgow, en déclarant que les Ahmadis ne sont pas musulmans.

En sa qualité de représentant du MCB, Khan a soutenu à la Chambre des communes que le Dr Yusuf Al-Qaradawi, religieux des Frères musulmans, «n'est pas l'extrémiste que l'on dépeint».

Or Qaradawi est l'auteur d'un livre intitulé Le licite et l'illicite dans l'islam où il justifie la violence conjugale et examine la question de savoir si les homosexuels devraient être tués.

Qaradawi est également connu pour sa fatwa répugnante préconisant des attentats-suicides contre les civils israéliens, ce qui lui a valu de se voir refuser d'entrer au Royaume-Uni à l'instar d'individus comme Omar Bakri Mohammad.

En fait, les relations de Khan avec des extrémistes étaient si profondes qu'il a assisté à des événements pour le groupe Cage de défense des jihadistes et a écrit la préface de l'un de leurs rapports. Depuis lors, Cage a déclaré en direct sur les ondes de la BBC que le bourreau 'Jihadi John' de l'État islamique était un homme admirable.  

La défense de Khan devant un flirt aussi prolifique avec l'islamisme est qu'il était avocat des droits humains. Cependant, pour la plupart de ces événements, il n'y a pas participé du tout en sa qualité d'avocat. On peut soupçonner qu'il essayait simplement de gagner des votes.

En 2010, même s'il bénéficiait d'une popularité croissante au sein de la base des islamistes et fondamentalistes hautement organisés, tout en traînant le boulet des antécédents des Travaillistes sur la guerre contre la terreur, Khan a fait face à un adversaire musulman lors de sa campagne pour être réélu dans sa circonscription de Tooting à South London. Car à la différence des Travaillistes, le parti de ce musulman s'était opposé à l'invasion de l'Irak.

Le rival de Khan était le Libéral démocrate Nasser Butt. L'opposition des Libéraux démocrates à la guerre en Irak a posé un sérieux défi pour Khan et sa base musulmane à Tooting. La vaste majorité des musulmans britanniques originaires d'Asie du Sud - y compris moi-même - était contre cette guerre. «Heureusement» pour Khan, Nasser était un musulman ahmadi. Oui, cela est aussi pertinent que le fait que Sadiq Khan soit un musulman sunnite. En d'autres termes,  pas du tout pertinent, dans un monde parfait. Hélas, le monde de Khan était loin d'être parfait. Les Ahmadis sont probablement la secte minoritaire la plus persécutée parmi les musulmans sunnites.

Khan le savait, et pourtant cela n'a pas empêché sa campagne de collaborer étroitement avec la mosquée de Tooting pour attiser la haine sectaire anti-Ahmadis afin d'obtenir le vote sunnite pour assurer sa victoire. Pour beaucoup de mes compatriotes musulmans sunnites, le fait que Nasser Butt était un Ahmadi constituait une «faute» doctrinale dont il était personnellement responsable, tandis que Khan était un député trop junior à l'époque pour avoir eu quelque chose à voir avec l'invasion de l'Irak. À ce moment, la mosquée portait clairement la signature religieuse de Khan.

Encore une fois, Khan n'est pas un musulman extrémiste. On ne le répétera jamais assez. Et aussi le fait que Khan a clairement fait preuve d'un très mauvais jugement en s'entourant d'islamistes et d'extrémistes musulmans, et en les utilisant pour gagner des votes.

Pour un homme politique musulman du Royaume-Uni moderne, cela est incroyablement séduisant et de plus en plus possible. Tant les conservateurs que les Libéraux démocrates ont fait preuve de ce type d'opportunisme électoral dans le passé.

Au moment décisif, prendre le pouvoir devient plus important pour les politiciens de tous les partis, que défendre des principes. Et malheureusement, les extrémistes font partie des forces organisées les plus puissantes chez les musulmans britanniques de base.

Les choses auraient pu se passer autrement. Comme le notait récemment une chronique dans le Wall Street Journal : «D'autres leaders musulmans ont adopté une approche différente.» Donc, non, Khan n'est pas un extrémiste, mais ce n'était certainement pas «raciste» de lui poser des questions sur ces sujets. L'accusation de racisme a toutefois fini par revenir contre sa propre campagne comme un boomerang.

C'est seulement quand on sait comment Khan a consolidé sa base électorale à Tooting en 2010, notamment en diabolisant son rival comme n'étant «pas assez musulman», que l'on peut comprendre le scandale qui l'a frappé le dernier jour de sa campagne électorale. 

On a découvert qu'en 2009, Khan avait utilisé l'expression raciste et désobligeante «Oncle Tom» - qui plus est, sur les ondes de la télévision publique iranienne - pour décrire les musulmans libéraux réformistes qui luttent contre l'extrémisme. Khan répondait à une question référant spécifiquement à ma propre organisation, Quilliam.

En 2009, l'extrémisme était tellement répandu dans ma propre communauté musulmane britannique qu'un ministre musulman de la Cohésion sociale a jugé politiquement opportun de qualifier d'«Oncles Tom» un groupe de musulmans qui n'étaient pas au gouvernement pour avoir simplement critiqué l'extrémisme. 

Cela est inexcusable, compte tenu du combat quotidien auquel sont confrontés les musulmans libéraux réformistes et les ex musulmans, la déshumanisation, la déligitimation, l'excommunication, l'ostracisme, les menaces, l'intimidation et la violence.

Par leur nature même, ces insultes visent à déshumaniser leurs cibles comme n'étant pas assez musulmanes, ce qui, en retour, peut inciter des musulmans à la violence contre d'autres musulmans.

Aujourd'hui, les terroristes musulmans tuent plus de musulmans que de croyants de toute autre religion, après les avoir déshumanisés comme n'étant «pas assez musulmans». Dans un tel climat, qualifier les musulmans qui luttent contre l'extrémisme d'«Oncles Tom», de «Musulmans de service» ou d'«Informateurs de la communauté» équivaut à qualifier quelqu'un d'hérétique durant l'Inquisition, ou de nègre à l'époque de la ségrégation aux États-Unis.

Diminuer la «musulmanité» d'une personne qui s'affirme musulmane est une condition préalable à son assassinat par des terroristes. L'assassinat récent d'un commerçant Ahmadi en Écosse, dont la secte a été calomniée par Khan durant sa campagne de Tooting en 2010, confirme ce point. Khan sait tout cela. Il aurait vraiment dû faire preuve d'un meilleur jugement.

Mes collègues libéraux n'accepteraient jamais qu'un candidat blanc dise quelque chose de raciste, ou incite à la haine religieuse contre ceux qui ne sont pas jugés suffisamment chrétiens. Il devrait en être de même pour un politicien musulman à la peau brune. Les excuses générales présentées à la dernière minute par Khan sont un bon début, mais en tant que maire, il devra démontrer qu'il courtise les bonnes personnes, tout en éloignant les extrémistes, avant que ces excuses aient du poids.

Pourquoi est-il acceptable qu'un maire qui a partagé des tribunes avec toutes sortes d'extrémistes musulmans, tout en se distanciant activement des musulmans anti-extrémisme et en les dénigrant?

Malgré cela, les musulmans libéraux réformateurs et les ex-musulmans vont probablement apporter leur soutien à Khan.

Pour être honnête, dans sa vie personnelle, Khan est un musulman passablement libéral. Tant et si bien que ses vieux amis, les extrémistes, le classent déjà comme un traître pour n'être pas suffisamment anti-Israël et pour son soutien au mariage gay.

Dans un revirement ironique, certains musulmans le comparent désormais à ceux qu'il qualifiait autrefois d'«Oncles Tom». Les politiciens de partout en Occident doivent apprendre d'un passé où l'on faisait un jeu politique avec la religion. Pour les intolérants anti-musulmans, nous serons toujours trop musulmans. Pour les extrémistes musulmans, nous ne serons jamais assez musulmans. Heureusement pour le «premier maire musulman» de Londres, Dieu a inventé la laïcité.

Source : The Secret Life of Sadiq Khan, London's First Muslim Mayor, par Maajid Nawaz, Daily Beast, 8 mai 2016. Traduction Poste de veille

 

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